"A l'époque, je me rendais au foot pour le plaisir sans me dire que ça deviendrait mon métier. J'ai fait beaucoup de sacrifices sans savoir ce qui se passerait derrière". Ipek Kaya (31 ans) sait parfaitement d'où elle vient. Elle a parfaitement conscience du chemin parcouru, depuis ses débuts au FC du Pays Aiglon (FCPA). Seule fille de son groupe d'entraînement à ses débuts, l'âge de 10 ans, l'Ornaise s'est toujours bien sentie accueillie dans un vestiaire composé uniquement de garçons. Elle en a même fait une force pour la suite : développer un football rugueux, physique et un caractère bien trempé qui lui colle toujours à la peau. A 13 ans, elle quitte le cocon familial pour intégrer le sport-études de Brécey, dans la Manche. Puis, son talent tape dans l’œil du FC Féminin Condéen, l'un des clubs féminins les plus prestigieux de la région. Sous la houlette de son iconique président Jean Elisabeth, décédé en avril 2025, la native de L'Aigle découvre le niveau national. Elle dispute ses premiers matchs en deuxième division à seulement 16 ans. Le début d'une grande aventure.
En 2015, Ipek Kaya découvre le plus haut échelon français à Soyaux. Elle ne participe qu'à des bouts de matchs. La saison suivante, la footballeuse part pour Brest (D2), où elle signe son premier contrat professionnel, avant de rejoindre Metz (2017-2020), avec qui elle a le bonheur de savourer une accession dans l'élite. L'Aiglonne rebondit ensuite au niveau inférieur, au Stade Brestois (2020-2022). "Comme je ne jouais pas beaucoup, j'ai préféré redescendre d'un cran, dans une bonne équipe de D2, pour jouer la montée et avoir du temps de jeu. C'est le conseil que je donne aux jeunes aujourd'hui", analyse, avec beaucoup de recul, la latérale gauche. "Dans toute ma carrière en France, je n'ai connu que trois clubs pros. J'ai toujours gardé de bons contacts avec les présidents". La preuve, sa carrière en France s'est achevée par un « come-back » à Soyaux, durant l'exercice 2022-2023. Malheureusement, la fin de son aventure en Charente ne s'est pas déroulée comme elle l'aurait souhaité.
"A Soyaux, les comptes étaient dans le rouge. le staff et les joueuses avançaient les frais"
Club historique fondé en 1968, l'ASJ Soyaux disparaît des radars à l'été 2023, en raison de difficultés financières. Ipek Kaya en garde un très mauvais souvenir. "Je l'ai mal vécu. Les gens ne se sont pas battus pour maintenir Soyaux au haut niveau. Il n'y a pas eu de solidarité autour alors que 30 filles allaient se retrouver sur le carreau", raconte-t-elle, toujours avec la même pointe d'amertume. "Les comptes étaient dans le rouge. On n'avait plus les moyens de se déplacer. Le staff et les joueuses avançaient les frais". Champion de France en 1984, le club charentais a depuis mis la clé sous la porte. Derrière, en plus des tensions en interne, la défenseure éprouve de grosses difficultés pour rebondir. "Mes trois derniers matchs furent très compliqués. J'ai vécu un down (une descente) à ce moment-là. Je n'ai pas de mots pour expliquer ce qu'il s'est passé. Mes amies me disaient que je n'étais pas moi-même".
Le rêve de participer au prochain Mondial avec la Turquie
C'est finalement hors des frontières de l'hexagone qu'Ipek Kaya trouve un point de chute. Fenerbahçe, qui la surveillait de près depuis deux ans, lui propose un contrat. Une offre impossible à refuser pour cette fille de parents turcs. "Fenerbahçe m'a sauvé de cette mascarade. Je suis tombée dans le club qu'il fallait". Bien qu'un temps d'adaptation fut nécessaire, avec une culture du football différente, la latérale gauche mesure la chance de rejoindre un club mythique dans le pays de son cœur. "C'était une fierté ! C'est l'un des meilleurs clubs de sport dans le monde, celui qui envoie le plus d'athlètes aux Jeux Olympiques. Là-bas, il y a une vraie passion du foot", lance-t-elle, les étoiles dans les yeux. Si elle a fréquenté de grandes institutions françaises, la Normande change de dimension en s'engageant à Fenerbahçe, en Super Lig Women (D1). "Le club est professionnel dans une ligue qui ne l'est pas. Tout est pensé pour le confort des joueuses. C'est un autre monde sur les infrastructures, le centre d'entraînement (équipé de deux terrains en herbe, un autre en synthétique), le suivi médical... A chaque séance, nos équipements sont lavés, préparés et mis à notre place dans le vestiaire. On fait tous les déplacements en avion, fini les 15 heures de bus", s'émerveille la n°17 des « Canaris ».
"Etre loin de sa famille, travailler dur, sans jamais être sûre de la suite... Ce sont beaucoup de sacrifices"
Son rythme d'athlète de haut niveau est aussi bousculé. Des séances quotidiennes, à l'heure de la sieste, en passant par des repas millimétrés, rien n'est laissé au hasard. "Je passe toute ma vie au foot, mais ce n'est pas un fardeau. Quand je ne ressentirai plus ce plaisir, j'arrêterai", affirme-t-elle, pleine de maturité. Et quand sportivement tout va bien, la vie est également plus facile. Pour sa troisième saison sous le maillot de Fenerbahçe, Ipek Kaya décroche le Graal, avec un titre de champion de Turquie obtenu devant Trabzonspor et Galatasaray. Son équipe termine avec un bilan fantastique de 27 victoires pour deux matchs nuls et une seule défaite. Capitaine du « Fener », la défenseure, déjà passée proche du titre un an plus tôt, savoure le parcours effectué. "On était en mode rouleau compresseur. Quand le coach (Gökhan Bozkaya) a pris l'équipe en main à mon arrivée, il ne connaissait pas grand chose au foot féminin. Il a appris de ses erreurs, a gardé le noyau dur de l'équipe en apportant des éléments importants. C'est la consécration de tout un travail". Ce sacre lui permet de disputer les tours préliminaires de la Ligue des Champions. Un rêve. "C'est incroyable. Je ne l'aurais jamais imaginé. J'ai encore du mal à m'en rendre compte. Être loin de sa famille, travailler dur, sans jamais être sûre de la suite... Ce sont beaucoup de sacrifices qui, finalement, en valaient la peine », témoigne-t-elle, nous laissant deviner l'émotion qui se cache au fond de ce fort caractère.
Et ce n'est pas tout. Ipek Kaya pourrait aussi avoir le bonheur de participer à la prochaine Coupe du Monde, au Brésil, en 2027. Internationale turque depuis 2015 (elle compte également deux sélections en équipe de France U19), L'Aiglonne faisait partie de la liste pour deux confrontations dans le cadre des éliminatoires au Mondial, au mois de juin, avec autant de victoires à la clé, aux dépens de l'Irlande du Nord (2-1) et de Malte (3-0). Si elle n'a pas eu la chance de fouler la pelouse, la joueuse de Fenerbahçe espère encore être du voyage lors des deux prochains rendez-vous. Emmenée par la sélectionneuse, Necla Güngor Kiragasi, il reste deux rounds à l'équipe nationale turque pour décrocher son billet. Tout d'abord contre la Slovénie, entre le 7 et le 13 octobre, puis en cas de succès face au vainqueur d'Hongrie - Pays-Bas, les championnes d'Europe 2017 (26 novembre - 5 décembre). La Normande veut croire dans les chances de sa sélection. "La Coupe du monde, c'est le Graal pour n'importe quelle joueuse. Tout peut arriver dans le football, c'est la magie". Une chose est certaine, Ipek Kaya prend son pied à Istanbul. Et on n'a pas fini d'entendre parler d'elle autour des rectangles verts. Si elle a fermé le chapitre d'évoluer en France, l'Ornaise ne ferme pas la porte à l'idée de s'investir autrement dans le football féminin. "Je suis une tête brûlée qui veut défendre les intérêts des joueuses. J'espère que la nouvelle convention collective signée en France protégera vraiment les filles, en améliorant leur quotidien", souligne cette jeune femme rude mais juste, qui a des valeurs à défendre. "Peu importe où je suis, je garde ma signature. C'est ma plus grande fierté".
Léa QUINIO

Capitaine du Fenerbahçe, Ipek Kaya a évolué en France au FCF Condéen, à Brest, Metz et Soyaux.