Quand vous avez pris connaissance du tirage au sort des 16e de finale, est-ce que vous avez immédiatement pensé l’un à l’autre ?
> Cédric Hengbart (CH) : "J’ai envoyé un petit message à Nico pour lui dire qu’on allait les taper (sourire)".
> Nicolas Seube (NS) : "Mon fils était en train de suivre le tirage en direct pour connaître l’adversaire de Bayeux. Je lui ai demandé pour Avranches, il m’a répondu qu’il prenait Strasbourg. J’étais content pour Cécé, pour ses joueurs, pour le club, qu’ils puissent affronter une Ligue 1. Quand tu arrives à un certain niveau de la compét’, tu veux jouer des grosses équipes".
> CH : "Contre une Ligue 1, on n’a rien à perdre. Si tu passes à travers contre une R1 ou une N3, ça fait ch… Après le Paris 13 (N1), Brest (L1), là, ça va nous faire un troisième gros match dans cette coupe". NS : "Et puis tu vas ramener du monde au stade (cette affiche se déroulera à guichets fermés à Fenouillère, devant 4 351 spectateurs)".
Messieurs, avant cette saison, quel est votre souvenir le plus marquant lié à la Coupe de France ?
> CH : "Il remonte. Avec Mondeville (à l’époque en CFA2, l’actuel N3), en janvier 2000, on avait disputé un 32e de finale contre Valence, qui jouait en D2. J’avais 20 ans. Quand tu évolues dans le milieu amateur, tu rêves de te mesurer à des professionnels. C’était mon premier grand match. Il y avait des noms assez connus en face comme William Loko (le frère de Patrice, international français). Ce match, c’était une forme d’apothéose pour nous. Avant, il y avait eu des tours où on s’était qualifié dans la difficulté. On avait notamment été arracher notre qualif’ en Bretagne, à Paimpol".
> NS : "Alors moi, je n’ai pas beaucoup de souvenirs positifs en Coupe de France. Je l’ai souvent vécu de loin, à la télé. Je me rappelle surtout d’un épisode où avec Malherbe, on avait été éliminé sur tapis vert (en 2005, à Longuenasse, PH)(1). Les émotions positives en coupe, je les ai vécues en Gambardella (finaliste en 2022 à la tête des U18 du SMC), même si c’est une compétition différente".
(1)Le SM Caen n’avait pas aligné assez de joueurs utilisés lors de ses matchs précédents comme l’imposait le règlement à l’époque.
"Ceux de notre génération avaient tous, plus ou moins, des aptitudes de meneur d'hommes"
Nicolas Seube
Du temps où vous étiez coéquipiers au Stade Malherbe, est-ce que vous auriez pu soupçonner que l’autre deviendrait entraîneur, une fois les crampons raccrochés ?
> CH : "En général, les joueurs qui ont été capitaines, qui ont été fidèles dans un club, ils basculent comme entraîneur car ils sont animés par des valeurs de groupe. Ils ont aussi ce côté leadership en eux. Nico correspondait à ce profil. Et que ce soit Nico ou moi, on n’a jamais été dégoûté du foot au cours de notre carrière de joueur. Certains font ce métier pour gagner un peu d’argent, nous, c’est par passion. Et quand tu as la passion, tu as envie de rester dans le foot".
> NS : "Ceux de notre génération avaient tous, plus ou moins, des aptitudes de meneur d’hommes. Cécé le fait très bien aujourd’hui. Mamaz (Sébastien Mazure) l’a fait aussi (il a été coach à Courseulles et Bayeux notamment, au niveau régional). On est tous animés par la volonté de transmettre des valeurs collectives. Pour ma part, peu importe le niveau où j’exerce. Avec Cécé, en tant que joueurs, on a vécu des choses extraordinaires. A notre époque, les joueurs ont compris qu’ensemble, portés par des valeurs collectives, en se bagarrant les uns pour les autres, ils étaient plus forts. Moi, comme coach, je cours après ça. On a été baignés là-dedans. Sur un instant, tous ensemble, réaliser quelque chose d’extraordinaire. Le sport te permet ça, le foot te le permet. Cécé l’a vécu contre Brest (qualification en 32e de finale, 1-1, 5-4 tab)".

Jeune entraîneur, Cédric Hengbart vit sa première véritable épopée en Coupe de France avec un club qui en connaît un rayon en termes d'exploits dans cette compétition. ©Damien Deslandes
Est-ce que le Cédric Hengbart entraîneur aurait aimé avoir le Nicolas Seube joueur et inversement ?
> CH : "Oui, forcément, à 100%. D’ailleurs, tu peux prendre une licence si tu veux Nico (sourire). Comme on l’a indiqué, on partage des valeurs communes, dans le foot, mais aussi en dehors. On sait ce que le joueur va nous apporter, mais il y a l’homme qui compte. Aujourd’hui, j’ai un joueur comme ça dans mon groupe que Nico connaît bien, Jordan Adéoti (ils ont été coéquipiers de 2014 à 2017)".
> NS : "Encore un Toulousain, il faut le noter (sourire)".
> CH : "A l’intérieur d’un groupe, Jordan est quelqu’un qui a de vraies valeurs et qui les partage. Ce type de joueur, ça nous plaît nous, les coachs".
> NS : "Vous savez, quand on arrive à un certain niveau, tout le monde est bon, il ne faut pas se leurrer. La différence, elle se fait sur la capacité à se transcender, à se dépasser pour son équipe. C’est pour ces raisons que j’aurais adoré avoir Cécé dans mon effectif et que Cécé adore avoir Jordan. Tu sais que quoi qu’il se passe, tu peux compter sur eux. Même s’il a un peu les pieds moyens, je préfère un mec qui s’engage pour le bien commun de l’équipe plutôt qu’un autre, qui à la première perte de balle va lever les bras au ciel. Lui, il peut rester en tribunes. Pour moi, le football a vrillé à ce niveau. C’est pourquoi je suis heureux, vous ne pouvez pas savoir à quel point, que le PSG mette en avant que ce qui est le plus important, c’est l’esprit d’équipe. Et c’est cet état d’esprit qui permet de battre tout le monde. Bien qu’il ait des tops joueurs dans son équipe, Luis Enrique met en avant la force collective avant l’individu. Ça a tout son sens car le football, c’est avant tout un sport collectif".
Quelle qualité aimeriez-vous prendre chez l’autre que ferait de vous un meilleur entraîneur ?
> NS : "La capacité de Cédé à s’adapter tactiquement. C’est un coach très inventif. Il est capable de surprendre l’adversaire, de ne pas être trop lisible".
"On peut avoir les dix meilleurs joueurs du monde, si aucun ne court pour l’équipe, c’est mort"
cédric Hengbart
> CH : "Je suis joueur, j’aime bien inventer des choses. Je pense que les plus grands entraîneurs, ce sont ceux qui sortent des sentiers battus. Et pour en revenir à Nico, je lui prendrais son aspect meneur d’hommes, son exemplarité… Avec son accent du Sud, bon qu’il a un peu perdu avec le temps, Nico a cette capacité à emmener les joueurs derrière lui. Toutes ses analyses sont aussi justes".
Que vous reste-t-il de vos passages respectifs au Stade Malherbe qui vous sert, actuellement, dans vos carrières de coach ?
> NS : "Des valeurs, comme la capacité de défendre chèrement les couleurs du club qu’on représente, peu importe le match, le contexte, l’adversaire... Des valeurs auxquelles je ne dérogerai jamais. Au cours de ma carrière de joueur, j’ai la fierté de pouvoir dire que j’ai connu le foot amateur dans le monde pro. Je crois que je ne pourrais plus jouer aujourd’hui. Oui, jouer au football à l’époque, c’était notre métier mais on avait l’insouciance de joueurs amateurs. Il y a aussi nos différents entraîneurs. Franck (Dumas) était un meneur d’hommes qui laissait beaucoup de liberté aux joueurs. Avec Franck, à l’entraînement, on ne faisait pas beaucoup de tactique. Il partait du principe que quand tu étais pro, tu devais comprendre le jeu. Par contre, Franck nous a apporté le foot total : tout le monde attaque, tout le monde défend… Je me rappelle qu’on effectuait des exercices sur jeu réduit avec notre deuxième pied. Aujourd’hui, je ne connais aucun entraîneur qui fait ça. Patrice (Garande), qui avait un tempérament bien différent, nous a amené un cadre plus strict. Et puis il y a les relations avec nos dirigeants. Je ne vais pas cacher mes liens avec Jean-François Fortin (ancien président du SMC, de 2002 à 2018). En tant qu’entraîneur, j’ai pris un peu de Franck, un peu de Pat’, un peu de Jean-François pour le management, tout en gardant ma personnalité".
> CH : "Des valeurs aussi, notamment la notion de groupe qui m’animera toujours et que j’essaye de mettre dans les clubs où j’entraîne. On peut avoir les dix meilleurs joueurs du monde, si aucun ne court pour l’équipe, c’est mort. Si les joueurs se tirent dans les pattes, c’est mort aussi. A notre époque, on pouvait perdre 1-0, mais on pouvait tous se regarder en face, on savait que personne n’avait triché. Et quand on est descendu en 2005, animé par les valeurs prônées par Franck (Dumas), on s’est fixé un nouvel objectif : remonter tous ensemble (ce qui sera réalisé en 2007). Tout le monde était impliqué avec un objectif commun : le bien du club. On connaissait également tous les administratifs, on passait dans les bureaux, on saluait tout le monde… Quand je vois, aujourd’hui, que dans certains clubs, tout est séparé. C’est comme ça que tu perds ton identité".

De leur passage au Stade Malherbe, Cédric Hengbart et Nicolas Seube (ici, à l'époque où ils étaient coéquipiers) ont hérité des valeurs qu'ils essayent d'appliquer, aujourd'hui, en tant que coachs. ©Roland Le Meur
Désormais, peut-être encore plus qu’hier, les entraîneurs que vous êtes doivent composer avec l’instabilité sur les bancs. Est-ce que c’est un facteur qui peut vous amener à remettre en cause votre carrière ?
> NS : "Non. On sait que se faire renvoyer fait partie du métier. Quand j’ai été limogé du Stade Malherbe (fin décembre 2024), je ne me suis jamais dit : « Je ne suis pas fait pour ce métier ». Au contraire, je me suis dit : « Je vais cravacher, mais je vais rebondir ». Durant mon passage à la tête de l’équipe première, j’ai certainement fait des choses moins bien, mais je pense que j’ai aussi fait des choses très bien. Ce renvoie a renforcé mon expérience. Quand j’aurai de nouveau les clés quelque part, je montrerai à tout le monde que j’ai progressé".
> CH : "On m’a toujours dit qu’un bon entraîneur, c’est un entraîneur qui s’était fait virer au moins une fois".
> NS : "Du coup, Cédric, tu n’es pas encore un bon entraîneur (éclat de rire)".
> CH : "A partir du moment où on choisit ce métier, on est conscient que ça peut se terminer du jour au lendemain. On connaît les risques. Vous savez, c’était déjà un peu le cas quand on était joueur. L’instabilité a toujours fait partie du monde du football chez les pros".
> NS : "Vous savez, on peut aussi très bien choisir de ne pas s’exposer et je respecte tout à fait ce choix. Par exemple, quand vous êtes à la formation, vous pratiquez un autre métier, le développement de jeunes joueurs, dans lequel vous pouvez durer".
> CH : "Nico, tu aurais pu être 20 ans directeur du centre de formation de Caen".
> NS : "Oui, mais comme j’aime le risque et que, comme je l’ai expliqué auparavant, je cherche à vivre et à transmettre des émotions similaires à celles que j’ai vécues en tant que joueur, le seul métier qui permet de vivre ces émotions, c’est celui d’entraîneur principal".
> CH : "Le licenciement de Nico à Malherbe rappelle surtout une chose : peu importe ce que tu as accompli dans un club, on peut tout oublier du jour au lendemain. Du coup, en tant qu’entraîner, attention où on signe, attention à ce que les conditions de réussite soient réunies".
Quel est, selon vous, l’élément clé du succès d’un coach dans un club ?
> CH : "Ce qui est super important, c’est le binôme directeur sportif - entraîneur. Ces deux-là, ils doivent être ensemble, quoi qu’il arrive. Sans oublier le président qui doit être lié aussi aux deux autres. Si chacun fait ses trucs de son côté, l’équipe est morte. Après, si sportivement, ça ne fonctionne pas, si on estime que le groupe n’est plus derrière le coach, il faut avoir la franchise de se mettre autour de la table pour trouver une solution. Mais quelle qu’elle soit, continuer ou arrêter, c’est ensemble que ça se décide. Ce n’est pas au président ou au directeur sportif, du jour au lendemain, de décréter que le coach doit être viré. Dans ma courte carrière d’entraîneur, c’est ce que j’ai eu à Blois et c’est ce que j’ai, aujourd’hui, à Avranches. Dans les deux clubs, j’ai une relation forte avec le président et le directeur sportif. Et personne ne vient interférer entre nous. Je n’ai pas l’impression que Nico a bénéficié de cette relation à Malherbe".
"Il faut que les différentes personnes engagées dans un projet soient alignées"
Nicolas Seube
> NS : "Attention, ça ne constitue pas un gage de résultats, mais de la direction jusqu’à l’identité de jeu, il faut que les différentes personnes engagées dans un projet soient alignées. Si tu veux obtenir des résultats dans la durée, il faut que tout le monde tire dans le même sens. Et si on se plante, c’est ensemble. Vous pouvez prendre tous les exemples que vous voulez. La saison passée, un seul club qui a lutté pour le maintien en Ligue 1 a laissé son entraîneur en place : Le Havre (avec également Angers). Et il s’est sauvé. Je le vis à Strasbourg(2). Bien sûr que l’aspect économique entre en compte avec du trading, des achats et des ventes de joueurs, mais BlueCo (le propriétaire) choisit un entraîneur en fonction du projet qu’il souhaite mettre en place. Et autour de cet entraîneur, il met tout en place pour que l’équipe soit en capacité d’appliquer le projet de jeu en question".
(2)L’entretien a été réalisé avant le départ de Liam Rosenior, le coach de Strasbourg, pour Chelsea ; les deux clubs étant détenus par BlueCo.
Cédric, si demain, le Stade Malherbe d’aujourd’hui, celui qui a vu cinq entraîneurs se succéder sur son banc depuis un an et demi, vous appelle pour vous proposer le poste, est-ce que vous y répondez favorablement ?
"Non. Aujourd’hui, il n’y a rien qui est stable à Caen. Le club est descendu de National et tu annonces un objectif de remontée. Dans ces conditions, j’avais prévenu que le prochain entraîneur se retrouverait en difficulté, qu’il n’obtiendrait pas de bons résultats et qu’il se ferait virer au bout de trois mois*. En tant que coach, tu n’as pas les clés du camion, tu ne peux avoir confiance en personne, on te propulse des joueurs et tu dois être premier. Pour moi, dans ces conditions, le coach est mort ! Et au final, on va te reprocher de ne pas obtenir de résultats. Prenez l’exemple de Nico, pendant un an et demi, je l’ai entendu demander des excentrés rapides. Il n’y a pas un excentré qui a signé ! A un moment, tu peux reprocher tout ce que tu veux à un coach, mais si tu n’accèdes jamais à ses demandes".
(3)Nommé à la mi-mai, Maxime d’Ornano a été démis de ses fonctions d’entraîneur du SM Caen le 29 décembre.
Et vous Nicolas, si ce Malherbe vous rappelle, vous y retournez ?
"Joker".
> Coupe de France. 16e de finale - US Avranches (N2) / Strasbourg (L1), samedi 10 janvier à 18 heures au Stade René-Fenouillère.
Propos recueilli par Mathieu BILLEAUD

Après son éviction de la tête du Stade Malherbe en décembre 2024, Nicolas Seube a rebondi au RC Strasbourg où il dirige la réserve (N3) depuis cet été. ©Damien Deslandes






