Au sein de la Ligue de Normandie, cette forme de pratique porte un nom particulier, qui existe ailleurs mais sous d’autres appellations : le foot partagé. L'objectif : donner accès au football pour des personnes en situation de handicap mental. Dans le reste de la France, on parle de Para Football adapté, sous l'égide de la Fédération française du Sport Adapté. Sur notre territoire, l’AS Valognes s’est fait une place de choix. Le club manchois possède depuis huit ans une équipe composée, aujourd’hui, de 12 joueurs et d’une joueuse qui se réunissent tous les jeudis en fin d’après-midi sur le terrain stabilisé du complexe George-Pillet. Cette formation, née sous la férule de l’éducateur Dominique Pillet, s’est créée de manière fortuite. "L’équipe existe précisément depuis le 28 février 2018. Car l’acte fondateur, c’est un joueur, Johan Bihel, qui est venu pour jouer au foot et qui s’est présenté au départ sans mentionner son handicap. Le coach de l’époque me prévient. Je m'entretiens avec le joueur et il me dit qu’il n’est pas en situation de handicap physique mais mental. Et qu’il a vraiment envie de jouer au foot".
Alors qu’il ne maîtrise pas le foot partagé, mais qu’il a lui même un fils en situation de handicap, Dominique Pillet prend les choses en mains. A partir de ce moment, tout s’enclenche. Il prend contact avec le foyer d’accueil de Johan, L’Espérance à Valognes, un établissement sous l’égide la Fondation Bon Sauveur de la Manche. "Ce fameux 28 février, on organise une rencontre et on a 27 joueurs qui se présentent. Je m’étais renseigné avant sur l’organisation de plateaux avec d’autres clubs. On leur propose alors de s’entraîner et de participer à ces plateaux. Le 7 mars qui suit, on avait déjà huit demandes de licences. Le 13 mars, on prenait part à notre première compétition avec six joueurs". La section foot partagé de l’AS Valognes était née. L’éducateur - qui a ses diplômes pour encadrer au foot « classique » - a trouvé quelque chose de différent en accompagnant cette équipe qu’il ne lâcherait pour rien au monde. "C’est merveilleux, c’est du vrai foot en fait. Un foot où il n’y a pas de calcul, de tricherie... Si un joueur donne un coup de pied à un autre, il s’arrête de jouer pour dire pardon et voir si l’autre va bien. Ils sont plus partenaires qu’adversaires".
"c’est du vrai foot. Un foot où il n’y a pas de calcul, de tricherie"
Dominique pillet
À 64 ans, le technicien a, au fil du temps, pu mesurer l’évolution de certains joueurs. Entre ceux qui prennent des responsabilités, ceux qui évoluent dans leur rapport aux autres, et ceux qui attendent le jeudi avec impatience, chacun à pris une nouvelle dimension. "On a Tanguy (Brnak) qui est autiste, c’est une crème. Ses parents l’avaient mis au foot classique, mais ils l’ont retiré à cause des difficultés. Il est avec nous depuis le début et il ne rate aucun entraînement. On a Johan, qui est presque mon bras droit. Je lui donne les maillots à gérer, il range le matériel". Ces évolutions, Barthélémy Kogelnik, coordinateur d’encadrement à Valognes pour plusieurs structures de la Fondation Bon Sauveur, les mesure un peu plus chaque semaine. "Ce moment leur permet d’avoir accès à un bien de droit commun qui semble classique pour la plupart des gens", explique-t-il. "C’est une activité régulière qui leur permet de sortir de leur quotidien. C’est une activité qu’ils choisissent. On repère des bienfaits sur le fait d’être plus calme, plus serein, plus enclin à rythmer leur semaine. C’est important pour eux d'avoir cette routine, ce repère".
Un moteur d'autonomie, notamment pour Jacky, capitaine au grand cœur
Tous les joueurs ne sont pas sous l’égide de la Fondation Bon Sauveur qui possèdent donc plusieurs établissements sur Valognes. Et ce, en fonction de leur degré d’autonomie, de leur handicap et aussi de leur situation familiale. C’est le cas de Jacky Quentin, 20 ans, capitaine de l’équipe. Ce jeune homme bien bâti vit chez ses parents adoptifs, Isabelle et Serge, chez qui il a été placé seulement neuf jours après sa naissance à cause d’un environnement familial compliqué. Attachant, le joueur fan de Kylian Mbappé, qu’il a rencontré lors d’un entraînement des Bleus à Clairefontaine, s’éclate au foot tous les jeudis. Un sport dont il est féru grâce à l’un de ses frères, Alexis, membre du Malherbe Normandie Kop (les supporters du SM Caen), qui l’a initié. Quand il a su que lui et sa mère avaient gagné notre jeu-concours mensuel et que notre rédaction venait faire un reportage sur son équipe, il s’est enfermé dans sa chambre pour s’entraîner à répondre à nos questions. Donc on ne s’est pas privé de lui en poser. "Cela fait six ans que je suis à l’AS Valognes. Ce que j’aime, c’est jouer avec mes copains et l’esprit d’équipe. Ce que je préfère, c’est marquer des buts. En tant que capitaine, mon rôle, c’est d’aider mes coéquipiers à avoir le ballon, et qu’ils essaient eux aussi de marquer des buts".
"Jacky a appris à gérer sa frustration, il a gagné en autonomie et il prend des initiatives"
Isabelle Quentin, la maman de Jacky
Preuve de sa passion pour le foot, Jacky est aussi un grand fan de Jean-François Fortin, l’ancien président du Stade Malherbe. "C’est parce que c’est le grand président du SMC", confie le joueur. "C’est grâce à lui si Malherbe est resté si longtemps en Ligue 1". Dominique Pillet, lui, voit en Jacky une personne attachante avec qui il a tissé un lien particulier. "Son parcours me touche. Je l’ai vu faire des crises d’angoisse, mais il a vraiment évolué, il en fait moins maintenant. Tous les ans, quand il m’offre un cadeau au repas de Noël, il y en a un aussi pour mon fils. Il veut le connaître. On est en train d’organiser ça, car je sais que Jacky lui prépare une surprise. Il est comme ça, tourné vers les autres. Un jour, il m’a dit : « Moi, je veux emmener mes joueurs à la victoire ». Il m’avait préparé tout un tableau tactique qu’il avait élaboré". Sa mère, Isabelle témoigne aussi de son évolution depuis qu’il joue au foot : "Jacky est quelqu’un de très très angoissé, il faisait énormément de crises. Le fait de voir du monde, d’autres personnes et participer à des activités, ça l’aide beaucoup. Il a appris aussi à gérer la frustration, il accepte de perdre maintenant, mais au début, c’était compliqué. Il a gagné en autonomie et il prend des initiatives".
Avec tous ces profils différents, Dominique Pillet pourrait nous parler des heures de chacun de ses joueurs. De Rémi Suzane, qui est mal voyant et qui fait également du judo. Ou encore d’Amélie Bouillon, la seule joueuse de l’équipe mais au caractère bien trempé. Et pour décrire sa petite bande, il n’y va pas par quatre chemins. "Ce sont des gens ordinaires avec des facultés extraordinaires. En termes d’empathie, de partage… Ils n’aiment pas voir les autres malheureux". À l’entendre, le foot partagé, ce ne serait que du bonheur. En témoignent les nombreux chambrages entendus durant l'entraînement auquel nous avons assisté. "C’est donnant-donnant", rigole le coach qui est le premier à taquiner, mais qui a subi également quelques plaisanteries. "Je suis content d’avoir créé ça, de l’avoir pérennisé, et j’espère que quand je ne serai plus là, ça pourra continuer". Car cette équipe de foot partagé a également une incidence sur les personnes qui entourent les joueurs. Ce que personne n’avait pu anticiper. Agnès Travert, la maman d’Amélie, l'avoue : "Moi, j’étais très timide. Depuis que je viens pour accompagner ma fille, je n’ai plus peur d’aller vers les autres. Je m’ouvre beaucoup plus". Décidément, le foot partagé à l’AS Valognes ne semble avoir que des avantages.
Florian POLTEAU-GOMEZ

AS Valognes
- Créée en 1906
- Président : Yannick Couégnat
- 466 licenciés
- 3 équipes seniors, 1 vétéran et 1 loisirs
- 2 équipes U18, 3 équipes U15, 4 équipes U13, 4 équipes U11, 4 équipe U9, 3 équipe U7
- 3 équipes féminines
- 1 équipe de foot partagé






